Révolution ou guerre n°20

(Février 2022)

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Correspondance et débat sur notre plateforme

Lettre du camarade Achille :
pourquoi ignorer le legs de la Gauche germano-hollandaise ?

Tout d’abord, je tire mon chapeau au GIGC car c’est un document remarquable, à la fois clair et précis et avec la rigueur habituelle des textes du GIGC. Sur de nombreux points, je trouve que c’est une véritable avancée, en particulier sur la fonction du parti et ses rapports avec la classe, le rôle de chacun avant la révolution et pendant la période de transition. Les points concernant les frontières de classe (exception faite de celui sur les luttes parcellaires, j’y reviendrai) sont particulièrement bien écrits et complets. Je ne changerai pas quoi que ce soit à ceux sur le syndicalisme et les luttes de libération nationale. Malgré tout cela, j’ai quand même quelques interrogations.

La première concerne l’abandon de la revendication de l’héritage de la gauche germano-hollandaise. Cela ne constitue pas tellement une surprise notamment au vu de votre dernière critique de la plateforme du CCI mais je ne comprends pas bien cette position. On ne saurait réduire la gauche germano-hollandaise à l’idéologie qu’elle a produite, dans les années 30, sous le poids de la contre-révolution et de la démoralisation qui s’en est suivie : le conseillisme. Je ne pense pas que ce soit votre point de vue, alors pourquoi ? L’apport de la gauche germano-hollandaise est considérable, de nombreuses leçons sont à tirer de son expérience pratique et théorique. On lui doit notamment les premières critiques du syndicalisme (malgré ses limites), une vision du parti en rupture avec celle de la social-démocratie... La réponse à Lénine de Gorter a été un texte essentiel dans mon parcours, d’autres de Pannekoek aussi. Certains détracteurs du CCI (originel) lui reprochaient l’impossible synthèse entre la gauche germano-hollandaise et la gauche italienne, je trouve cette critique facile et incorrecte. D’ailleurs, cette distinction entre les deux gauches est trop schématique d’après moi. Toutes les deux, dans des contextes différents, sont l’expression des tentatives de notre classe de poursuivre la révolution puis de faire face à la contre-révolution. Tous les deux ont commis des erreurs mais sont restés fidèles au projet d’émancipation du prolétariat. Sur le parlementarisme, la question de la démocratie et du fascisme, les deux courants arrivent à des conclusions similaires. Alors pourquoi se revendiquer que de l’une ? Se revendiquer de l’ensemble des fractions de gauche, qui se sont opposées à la dégénérescence de l’IC, me semblerait plus juste.

Un autre point, sujet à questionnement, concerne la période de transition. Sur ce sujet, on peut essentiellement se baser sur les expériences passées (la révolution russe et dans une moindre mesure la commune de Paris) pour déterminer ce que ne doit pas être la période de transition, par contre pour la décrire positivement, il est difficile d’aller plus loin que d’énoncer quelques principes. Une des leçons essentielles est le fait que le prolétariat ne peut déléguer la prise de pouvoir à qui que ce soit, pas même à son parti, la révolution est le fruit de l’action consciente de la majorité de la classe. Autre leçon : le parti et le prolétariat ne doivent pas s’identifier à l’État prolétarien (semi-État ou ÉEtat-commune). Mais qu’est-ce que ce semi-État ? Ce ne sont pas les conseil ouvriers, alors qui le compose ? Quel est son rôle ? Là-dessus la plateforme ne dit rien.

Toujours concernant la période de transition vous ajoutez « Cette période connaîtra encore et inévitablement l’échange marchand entre ces couches et le prolétariat... » L’échange marchand sera maintenu uniquement entre les couches sociales non exploiteuses et le prolétariat et pas au sein du prolétariat, c’est bien ça ? Quel fonctionnement envisagez-vous alors au sein du prolétariat ?

J’avoue que je n’ai pas suffisamment réfléchi à la question de la période de transition, si vous avez des lectures à me recommander, je suis preneur.

Enfin, le dernier point que je souhaite aborder, pour l’instant, est celui des luttes parcellaires. Les questions identitaires qu’elles reposent sur la couleur de peau, le sexe, l’orientation sexuelle etc sont un poison pour le prolétariat. Le jargon actuel et l’attitude des partisans de l’intersectionnalité m’insupportent au plus haut point. Aussi je comprends parfaitement que vous ayez jugé nécessaire d’y consacrer un point. Toutefois je trouve, tout d’abord, qu’il y a des formulations malheureuses comme « la domination de la femme » ou « la libération de la femme » et non pas « des femmes » et, surtout, qu’à la lecture on a le sentiment que vous laissez entendre que la révolution réglera tout, d’où l’impression d’un certain indifférentisme. Je suis convaincu que toutes ces questions sont autant d’obstacles à l’unité et à la constitution du prolétariat en force révolutionnaire. Mais il me semble aussi que lorsqu’une partie du prolétariat est discriminée ou opprimée, les révolutionnaires doivent intervenir, sur des bases de classe et en mettant en avant les intérêts communs. Comment faire concrètement, ce n’est pas évident. Je m’arrête là pour cette fois.

Février 2022, Achille

Notre réponse au camarade Achille :
pourquoi se revendiquer exclusivement du combat de la Gauche d’Italie ?

Cher camarade,

D’abord merci pour ton courrier et le coup de chapeau à notre plateforme politique. S’il est toujours encourageant de recevoir des saluts, il est surtout important de pouvoir afficher les accords politiques avant les différences, ou encore les questionnements. Ne serait-ce que pour pouvoir aborder celles-là et les confronter dans la plus grande clarté possible grâce au cadre ainsi délimité. Le débat n’en peut qu’être le plus efficient possible. Nous essaierons ici de répondre principalement au désaccord que tu exprimes, et surtout d’abord de chercher à t’expliciter notre position, quant à notre revendication exclusive du combat de la gauche d’Italie. Abordons rapidement et succinctement les autres points que tu soulèves et qui nous paraissent relever, du moins pour l’instant, que de simples questionnements.

« La plateforme ne dit rien » sur ce qui-quoi compose le semi-État de la période de transition. L’observation est juste. La raison fondamentale de ce qui peut apparaître comme une faiblesse en soi, est que nous estimons qu’une grande partie des questions sur la période de transition, à partir de l’expérience de la Révolution russe, sont des questions encore « ouvertes », non définitivement tranchées par l’histoire. De même, nous ne pensons pas que la plateforme soit le lieu, pour les raisons invoquées précédemment, de faire de la question des bons du travail en échange du travail fourni par chaque prolétaire, bons non accumulables, non thésaurisables, échangeables directement contre des biens de consommation, une question définitivement tranchée aujourd’hui. En ce sens, et dans les limites d’un certain cadre de principes et méthode, dans le cas du GIGC celui fourni par la plateforme principalement sur la question du parti et de la conscience de classe, l’absence de position établie sur ces points ne limite pas, ni n’altère (pour l’heure) l’unité et l’homogénéité politiques indispensables pour l’action de parti des groupes communistes. En particulier, les positions éventuelles sur ces points ne sont pas discriminantes quant à l’adhésion au groupe, demain au parti, de tout militant. Il n’en reste pas moins que dès aujourd’hui les groupes communistes ont pour tâche de préparer et d’établir les conditions les plus favorables pour la résolution de ces questions au moment même de la dictature de classe en ne craignant pas de débattre et de confronter les différentes positions. Mais ce n’est pas la fonction d’une plateforme aujourd’hui. Pour notre part et à notre échelle, c’est-à-dire modestement, nous avons déjà essayé dans la revue d’avancer et de contribuer à la clarification de questions et interrogations que pose la période de transition [1].

Il t’apparaît que nous semblons manifester un certain indifférentisme vis-à-vis de la question des discriminations particulières, tels le racisme ou la domination des femmes, dans l’attente « que la révolution réso[lve] tout. » Il nous faudra donc de revenir sur cette question et être plus convaincants. Néanmoins, nous attirons ton attention sur le fait que la plateforme défend que « c’est dans la lutte prolétarienne, dans son extension (…), dans sa généralisation, c’est-à-dire dans le combat pour son unité (…) que le prolétariat en lutte dépasse, et de fait tend à abolir, toutes les divisions… » Nous essayons précisément là de rejeter tout indifférentisme et de montrer que le véritable combat contre toute discrimination sociale, raciste, de genre ou autre, ne peut avoir pour cadre que celui de la lutte prolétarienne pour être efficace, ne serait que partiellement ou momentanément. Il en résulte que l’action – et responsabilité – des communistes tout comme des prolétaires les plus combatifs s’oppose et combat aussi toute forme de racisme ou de sexisme qui accompagne inévitablement la société de classe. Y compris en dénonçant les campagnes anti-racistes ou féministes menées par la bourgeoisie et visant à ramener les prolétaires sur le terrain et la défense de l’État et de la démocratie bourgeoise.

Abordons maintenant la principale question à laquelle nous voulions répondre : notre « abandon de l’héritage de la Gauche germano-hollandaise. » Qu’en est-il exactement ? En premier lieu, se revendiquer exclusivement du combat de la Gauche d’Italie ne signifie pas que nous ignorons les autres courants historiques, en particulier la Gauche germano-hollandaise et les apports qu’elle a pu léguer. Parmi ceux-ci, et pour ne donner qu’un seul exemple, il est indéniable que Pannekoek, même lorsque devenu conseilliste, sut apporter des éléments importants de clarification sur différentes questions [2]. De même, et comme tu le soulignes, les deux gauches, d’Italie et germano-hollandaise, « sont restées fidèles au projet d’émancipation du prolétariat » et, ajouterons-nous, aux principes fondamentaux du mouvement ouvrier, en particulier l’internationalisme prolétarien.

Nous sommes beaucoup plus réservés, pour ne pas dire ouvertement critiques, sur les apports qu’elle aurait légués sur la question du parti tout comme sur ceux de la brochure de Gorter, Lettre ouverte au camarade Lénine. Le fait que cette dernière ait pu être pour beaucoup, en particulier dans les années 1970 [3], un moment de leur rupture avec l’anarchisme vers le marxisme n’enlève rien à son caractère conseilliste et anarchisant, ne serait-ce que par son prisme de l’opposition masse-chef.

Mais si nous n’ignorons pas la Gauche germano-hollandaise, il n’en reste pas moins que dans notre combat quotidien, nous avons été amenés à nous référer quasi exclusivement à l’expérience de la Gauche d’Italie, à ses positions mais surtout à sa méthode et ses principes, pour élaborer nos analyses, positions et mener nos combats. L’essentiel de notre plateforme se fonde et s’appuie sur le, « découle » du, fil historique tiré par cette Gauche depuis les thèses de la Fraction abstentionniste du PSI, celles de Rome du PC d’Italie, celles de Lyon et le combat, porté par elle seule, au sein de l’IC contre l’opportunisme zinoviéviste d’abord, puis stalinien, tout en restant fidèle aux principes et acquis des deux premiers congrès de l’Internationale. Le fil s’étire ensuite à la fraction italienne en exil avec la revue Bilan, la constitution du PC internationaliste en 1943-1945, jusqu’à nos jours. La question de méthode est ici fondamentale.

Prenons un exemple concret, celui de la question syndicale précisément. À première vue, il peut apparaître que la Gauche germano-hollandaise ait compris beaucoup plus tôt que la Gauche d’Italie que les syndicats étaient devenus contre-révolutionnaires. Mais quelle était la réponse que le KAPD, et nous parlons de ces fractions les plus « partidistes », non de celle autour d’Otto Rühle, ont apporté à la trahison effective des syndicats allemands ? Les AAU et AAUD, à savoir de nouveaux syndicats de fait qui, de plus, s’interdisaient d’être des organes unitaires de la classe puisqu’il fallait adhérer à leur plateforme politique pour en devenir membre. « La tâche de l’AAU est la révolution dans l’entreprise » proclamait le point 10 de son programme (1920) après avoir affirmé qu’elle ne reconnaissait pas « la justification de l’existence des partis politiques car l’évolution historique pousse à leur dissolution. » (La Gauche allemande, La vieille taupe, 1973) Inutile de te préciser le caractère totalement conseilliste et surtout contraire au principe de l’insurrection prolétarienne et de l’exercice de la dictature du prolétariat de ces deux points du programme de l’AAU.

Notre dénonciation des syndicats devenus aujourd’hui des organes à part entière de l’appareil d’État bourgeois se fonde, non sur l’expérience pratique allemande des AAU-AAUD, mais sur celle de la Gauche d’Italie défendant au sein de l’IC l’unité des travailleurs en lutte dans leurs organisations unitaires de combat. Qu’à l’époque et jusqu’à la guerre, elle continua à considérer les syndicats comme de tels organes, ne change rien au fait que c’est sur les principes qu’elle défendit et la méthode qu’elle utilisa que nous pouvons aujourd’hui non seulement dénoncer les syndicats en soi, mais en pratique, à savoir combattre leur sabotage des luttes et leur en disputer la direction. Alors que le legs de la Gauche allemande n’autorise qu’une dénonciation formelle ou abstraite des syndicats sans rompre ni avec l’idéologie syndicaliste et ouvriériste, ni avec le fétiche de l’auto-organisation et l’assembléisme. Comme tu peux le voir sur cette question centrale, les deux courants diffèrent de façon fondamentale et, au final, s’opposent sur les questions de principe du rapport parti-classe, des organisations unitaires dont se dote la classe et la tâche de direction politique que doit exercer le parti ; sans parler de la dictature du prolétariat... Si dans les années 1970-1980, ces différences pouvaient encore, dans des circonstances historiques propres, présenter une communauté de démarche, un camp plus ou moins uni, principalement contre la contre-révolution et le stalinisme, la situation des années 2000 fait que le conseillisme d’aujourd’hui est devenu un des principaux vecteurs pour l’introduction de l’idéologie démocratique, en particulier de l’anti-Lénine et anti-dictature du prolétariat, ou encore du fétichisme de l’auto-organisation, en milieu prolétarien. C’est la raison pour laquelle nous continuons à penser que le combat contre le conseillisme, qui n’est pas pour autant un courant passé à la bourgeoisie, au sein du camp prolétarien, est aujourd’hui une des priorités du combat pour le parti.

Voilà en quelques mots, trop rapides, le fondement de notre revendication exclusive du combat de la Gauche d’Italie. Nous ne doutons pas que cette petite réponse ne suffira pas à clore le débat entre nous sur ces questions, ne serait-ce que celle autour des apports et de l’héritage de la Gauche germano-hollandaise. Mais peut-être, serait-il utile que tu précises tes accords et ta compréhension sur les points de la PF traitant de la question du parti et de ses rapports à la classe car, nous pensons, qu’il y a un lien, une cohérence, entre les deux.

Dans l’attente de tes commentaires, reçois nos salutations internationalistes.

Le GIGC, février 2022

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Notes:

[1. cf. RG #8, 9, 13, 15, 16 et 17.

[2. Un seul exemple sur la question syndicale et qui renvoie au débat sur la grève de masse au sein de la sociale démocratie allemande dans les années précédant 1914, dont Pannekoek, salué par Lénine, fut un des principaux théoriciens au côté de Rosa Luxemburg : « l’impuissance du syndicalisme n’a rien de surprenant, car si un groupe de travailleurs isolés peut apparaître dans un juste rapport de force lorsqu’il s’oppose à un patronat isolé, il est impuissant face à un employeur qui est soutenu par l’ensemble de la classe capitaliste. C’est ce qui se passe dans le cas présent : le pouvoir étatique, la puissance financière du capitalisme, l’opinion publique bourgeoise, la virulence de la presse capitaliste concourrent à vaincre le groupe de travailleurs combatifs. » (Anton Pannekoek, Le syndicalisme, 1936, Éditions 10-18, 1973)

[3. Notre critique à la plateforme du CCI tente d’expliquer en quoi le conseillisme put être un moment, une passerelle, de la nouvelle génération d’alors, celle de 68, vers la découverte et, pour beaucoup, vers la réappropriation du corpus programmatique et politique de la Gauche communiste internationale. Elle explique aussi pourquoi il nous semble que ce moment est définitivement passé et pourquoi le conseillisme en tant que tel ne peut plus jouer un tel rôle de nos jours.