Révolution ou guerre n°7

(Semestriel - Février 2017)

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Considérations rapides sur les événements de Berlin (TCI)

À travers l’agence Amaq, l’ISIS [l’État islamique] a revendiqué l’attentat de Berlin. La police est toujours à la recherche du ou des responsables. Mais quoi qu’ils trouvent, le scénario de guerre et de terreur qui s’est développé depuis des années déjà, va continuer à faire des ravages dans la société capitaliste en crise de profits et d’identité politique.

“Redoublez d’effort, frappez les croisés : américains, européens, les traîtres turcs, les communistes russes, les tyrans arabes”. C’est le dernier message transmis par Radio Mossoul il y presque deux semaines avant qu’Alep, comme il était prévisible, ne tombe dans les mains des milices d’Assad après les bombardements russes. C’était une sorte de dernier “appel aux armes” désespéré aux cellules dormantes en Occident pour qu’elles accomplissent un ultime sacrifice pour le Califat. Le porte-parole de l’ISIS avait même indiqué comment organiser les attaques en menaçant : “vous vous rappellerez ces paroles”. Et il a en été ainsi.

La première question est la suivante : l’impérialisme occidental a-t-il traité si durement les nationalismes arabes pour soulever une haine aussi intense ? Oui. Sans remonter trop loin, rien qu’entre 2003 et 2011, les USA, l’Angleterre et la France ont frappé brutalement la Libye, la Syrie et l’Irak. Sous le prétexte d’exporter la démocratie, ils ont essayé de faire sauter les vieux équilibres dictatoriaux pour imposer leurs intérêts économiques et énergétiques, en déstabilisant des populations entières, en provoquant des guerres civiles sanglantes, des centaines de milliers de morts et des millions de réfugiés désespérés qui essaient de fuir pour trouver refuge dans les pays qui ont été la cause de leur désespoir.

La seconde question est la suivante : d’où vient l’ISIS et que représente-t-il sur la scène moyen-orientale ? L’ISIS est une réponse à l’invasion américaine de l’Irak en 2003. C’est la réponse nationaliste sunnite aux gouvernements pro-occidentaux chiites. L’impérialisme qui l’a fait naître involontairement, l’a ensuite utilisé, financé et armé pour l’affrontement impérialiste en Syrie (USA-Russie mais pas seulement eux), pour ensuite l’abandonner et le combattre quand il est apparu ne pluss être l’instrument approprié, car politiquement encombrant et stratégiquement négatif.

La troisième question : pourquoi y a-t-il aujourd’hui autant d’attaques contre l’Occident, comme à Ankara – le meurtre de l’ambassadeur russe –, à Berlin, à Zurich et il ya quelques jours à peine en Jordanie ? La réponse se trouve dans la guerre. L’axe russo-turco-iranien, qui se réunit aujourd’hui même, semble avoir la situation en main contre l’axe USA-Arabie Saoudite et cie (ne soyons pas surpris du caractère étrange et contradictoire des deux coalitions car les deux sont des alliances temporaire et d’opportunité et elles peuvent changer à tout moment comme cela est déjà arrivé). La Russie combat l’ISIS pour avoir le prétexte d’anéantir tous les opposants de son allié Assad ; la Turquie, après une série infinie de revirements, s’est mise d’accord avec la Russie pour le rétablissement du projet lucratif du pipeline Turkish Stream et pour prendre possesion (contrôle) de la région Kurdo-syrienne du Sud-Est. L’Iran saisit l’occasion pour exercer son influence religieuse, en réalité politique et donc économico-pétrolifère, dans la région qui va des confins de l’Irak jusqu’aux rives de la Méditerranée en utilisant le Hezbollah chiite libanais. Tous sont contre l’ISIS, mais chacun a ses intérêts propres qui les obligent à se débarrasser de tout obstacle gênant qu’ils ont pourtant aidé à créer. Et nous arrivons à la fin de la partie : le projet d’Al Baghdadi de créer le nouveau Califat est en train d’échouer. Cette année, il a perdu les trois quarts des territoires conquis, ne reste que le bastion de Raqqa qui, d’ailleurs, est sur le point d’être reconquis. C’est dans le cadre de cette défaite que se situent les épisodes de terrorisme de ces derniers jours. En Jordanie pour punir la monarchie des Hussein qui s’est déclarée en faveur de la coalition voulue par les USA. À Zurich, s’il est confirmé que l’épisode en question soit d’ordre terroriste islamiste, nous serions en présence d’un acte contre un des centres du capital financier occidental. Le meurtre de l’ambassadeur russe à Ankara sonne comme la vengeance d’un “personnage” isolé, islamiste, “loup solitaire” ou mandaté par Gulen (organisateur présumé du coup d’état militaire défait en Turquie), hypothèse qui n’a pas grande importance ; l’important est dans le fait que ce sont les ennemis de l’ISIS qui ont été frappés, la Russie en particulier, coupable d’avoir bombardé l’opposition jidahiste en Syrie et d’avoir conquis le bastion d’Alep pour le chiite Assad, ennemi juré d’Al Baghdadi. L’attentat de Berlin peut être considéré comme l’énième punition contre une nation européenne appartenant au bloc occidental qui, même si elle n’est pas en première ligne dans la lutte contre le jidahisme, fait partie de la coalition voulue par les USA ; et Berlin est “ouvert” à la réception des réfugiés qui, dans la mentalité des disciples du Calife noir, est vue comme l’aide à ceux qui ont fui les devoirs de chaque bon musulman qui doit combattre pour la réalisation du Califat. En d’autres termes, cette recrudescence des attentats sont une réponse à la défaite militaire et politique en cours. Ils expriment la tentative désespérée pour attirer l’attention internationale, pour dire aux musulmans sunnites “nous sommes encore en vie malgré tout et pouvons continuer à nous battre”.

La quatrième question touche aux perspectives à court et long terme. Quelles seront les conséquences de ces attentats ? La réponse probable est qu’il y en aura encore plus dans cette sorte de guerre asymétrique. Comme on le rapportait au début de l’article, l’appel du porte-parole de l’ISIS est de frapper par tous les moyens les ennemis intérieurs et extérieurs afin qu’ils tombent à leur tour dans l’enfer de la guerre qu’ils ont eux-mêmes créé. Peu importe si des civils sont touchés, si “les symboles de l’occident chrétien, son mode de vie et les symboles de sa décadence” sont frappés. Anathèmes qui laissent des victimes civiles sur les trottoirs supposés “compenser” les victimes arabes, civiles aussi et beaucoup plus nombreuses, sous les bombes et les décombres d’Alep. Mais les anathèmes qui causent victimes sur victimes, tout comme l’angoisse des populations européennes frappées par les attentats, ne prennent pas en compte le fait que l’affrontement est totalement inter-impérialiste entre deux blocs politiquement hétérogènes, avec des objectifs économiques et stratégiques différents, mais dans lequel les deux font la guerre et réalisent des massacres (les effets collatéraux !) où tous les coups sont permis.

C’est la crise du système capitaliste qui alimente cet affrontement. C’est la crise économique dévastatrice qui provoque le massacre terrible de populations entières et de civils innocents, avec ou sans le fantôme de l’ISIS et de ses réactions meurtrières. Et, comme si cela ne suffisait pas, elle donne l’occasion aux racistes et réactionnaires de droite (mais pas qu’eux) de jouer leurs partitions électorales xénophobes, assimilant volontairement le terrorisme à la migration désespérée de millions de déshérités qu’eux-mêmes ont contribuer à créer. Alors que sur les champs de bataille de Syrie et d’Irak – mais nous pourrions ajouter du Yémen, de Libye et de l’Afrique subsaharienne rien que pour rester dans cette aire géo-politique voisine – des centaines de milliers de prolétaires, de déshérités, sont victimes de l’impérialisme occidental et victimes des ambitions de leurs propres bourgeoisies, Esclave salarié en temps de paix, chair à canon en temps de guerre, ils sont toujours soumis aux intérêts du capital, à ses lois féroces, à ses contradictions explosives, sous toutes les administrations, privée ou étatique, laïque ou religieuse. Les attentats sont la conséquence perverse des guerres menées ailleurs. Les guerres elles-mêmes sont le fruit empoisonné de la crise économique. Les crises sont la conséquence “naturelle” du mode de production et de distribution de la richesse au sein du seule nation et entre les aires géo-économiques du monde. Le tout est fils du capitalisme. La lutte contre celui-ci est le point de départ pour essayer de nous regrouper contre un désastre social dont les maux et la férocité ne laissent pas d’autre issue que la guerre, l’impérialisme, les crises économiques, les “migrations” bibliques et les attentats terroristes. Tous sont destinés à s’aggraver et s’etendre dans le temps et les espaces politiques qui restent encore.

FD (Battaglia Comunista)

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