Révolution ou Guerre n°16

(Semestriel - septembre 2020)

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La pandémie mondiale et la concurrence impérialiste (Tendance Communiste Internationaliste)

Nous traduisons et publions ici un texte de la TCI sur la situation mondiale et les tensions impérialistes, particulèrement entre les États-Unis et la Chine, qui se développent encore plus depuis la pandémie du Covid-19 et la crise qui éclate. Il met clairement en avant que la seule alternative que le capitalisme impose à la société est guerre impérialiste généralisée ou révolution prolétarienne mondiale. Cela suffirait pour saluer et appuyer cette prise de position à l’heure où cette thèse marxiste est remise en cause au sein même de la Gauche communiste par le CCI de l’opportunisme politique, pour qui le danger de guerre impérialiste généralisée a disparu. Mais son intérêt ne s’arrête pas là. Il fournit de nombreux éléments et faits sur les politiques impérialiste et d’armement des États-Unis et de la Chine et avance la thèse d’une future polarisation impérialiste États-Unis/Chine dans le cas de l’éclatement d’une guerre impérialiste mondiale. C’est là une question à réfléchir et à débattre. Nous invitons tous nos lecteurs à le lire, car l’article ne peut que renforcer l’arme de la critique des communistes, et à le discuter. Nous le faisons suivre de quelques commentaires.


Le GIGC.

La pandémie mondiale et la concurrence impérialiste (TCI, 14 juin 2020)

Toute mesure rationnelle pourrait laisser supposer qu’une espèce sensible dominante, confrontée à des menaces mondiales, se rassemblerait, mettrait en commun ses ressources et ses informations et chercherait une solution mutuelle au problème. Mais la pandémie de coronavirus a confirmé ce que la crise du changement climatique nous avait déjà dit : que le capitalisme, même sous sa forme « mondialisée », est fondamentalement inadapté à produire une réponse coordonnée pour s’attaquer à quoi que ce soit. Au contraire, le Covid-19 a été mis à profit (comme les experts de la presse capitaliste aiment à le dire) pour intensifier les rivalités impérialistes dans la lutte entre les deux principaux concurrents impérialistes.

Dans un article sur cette confrontation, nous écrivions en 2018 : « Un krach majeur qui anéantirait des trillions de dollars conduirait à une dépression très profonde et il est difficile de prévoir quelles en seraient les conséquences sociales pour le capitalisme. Et lorsque toutes les autres options auront été épuisées, la perspective d’un conflit impérialiste mondial sera d’autant plus proche. La rivalité actuelle entre les États-Unis et la Chine sera l’axe autour duquel tout conflit se déroulera » [1].

Bien qu’il ne s’agisse pas exactement d’un krach au sens classique du terme, le Covid-19 a déjà provoqué un choc similaire dans le système capitaliste mondial. Un choc suffisamment important pour le faire entrer en récession. À ce stade, il est difficile de dire avec précision comment cela se passera en fin de compte, mais « l’avenir » semble s’être soudainement beaucoup rapproché. La semaine dernière, le Parti communiste chinois a condamné l’Union européenne pour avoir tenté de lancer « une nouvelle guerre froide ». En fait, cette guerre froide a vraiment commencé il y a quelques années. Ce qui se passe maintenant, c’est que cette « guerre froide » s’intensifie en raison du virus.

Depuis les années 1980, la restructuration de l’industrie manufacturière en Occident et le transfert de capitaux occidentaux (principalement via les banques de Hong Kong) vers les usines à bas salaires installées en Chine ont été la principale réponse à la crise de l’accumulation du capital qui a frappé l’économie mondiale depuis la fin du boom de l’après-guerre à la fin des années 1960. Le Parti communiste chinois, toujours à la recherche d’un renforcement de sa légitimité, n’a été que trop heureux d’ouvrir partiellement son économie au capital occidental. Le « socialisme à caractéristiques chinoises » serait en réalité un capitalisme d’État en alliance avec le capital occidental. La situation semblait être gagnant-gagnant pour les deux parties. Les taux de croissance chinois ont été les plus élevés de toute l’histoire du capitalisme, tandis que les produits de base chinois bon marché ont contribué à amortir le coup porté à la chute des revenus des travailleurs en Occident (qui ont diminué ou, au mieux, sont restés stagnants depuis 1979). Tout cela était cependant sous-tendu par la déréglementation financière que l’Occident a mise en place pour permettre aux banques de financer toutes sortes d’investissements et de spéculations. La conséquence a été l’augmentation de l’endettement de beaucoup de ces travailleurs qui ont contracté des prêts et des hypothèques alors que les banques ont même cessé de vérifier s’ils pouvaient rembourser. L’effondrement du marché des prêts hypothécaires à haut risque qui a suivi a déclenché la contagion financière qui a conduit à l’effondrement financier de 2007-2008. Cela s’est avéré être un tournant à la fois économique et politique dans les relations internationales.

Alors qu’en Occident, les banques étaient considérées comme too big to fail [trop grandes pour faire faillite] et étaient donc renflouées, en Chine, la reconnaissance de la baisse des marchés extérieurs a conduit à une injection massive de capitaux pour stimuler le marché intérieur. Ces deux politiques ont sauvé le système, mais comportaient un coût. En Occident, une décennie d’austérité a en fait aggravé la situation de la classe ouvrière, alors que les taux de croissance chinois n’ont jamais retrouvé les niveaux des premières années de ce millénaire et que la Chine représente aujourd’hui plus de la moitié de la dette mondiale. En fait, tout ce qui a été accumulé à travers le monde, ce sont des billions de dollars de dettes souveraines et personnelles. Le système boite depuis 12 ans dans ce que Larry Summers a appelé la « stagnation séculaire ». Ou, comme nous l’avons dit à maintes reprises, il est tombé dans une nouvelle crise sans avoir réglé la dernière.

L’impact du Covid-19

Ce qui nous amène au Covid-19. Comme nous l’avons écrit dans Réflexions sur le coronavirus, la situation économique s’est considérablement détériorée. Le taux de croissance de la Chine a plongé à son plus bas niveau depuis 27 ans, mais les États-Unis ne sont pas en meilleure posture.

« La Chine est à genoux sur le plan économique. Les dernières données sur la croissance du PIB ont donné un maigre 2,8 %. Les États-Unis sont accablés de dettes et de déficits immenses et ne comptent que sur la suprématie du dollar et sur l’armée la plus puissante du monde pour survivre [2]. »

Face au virus, toutes les grandes puissances ont été « lentes à réagir ». La raison n’est pas difficile à deviner. Toutes s’inquiètent des dommages que pourraient subir des économies déjà fragiles si des mesures sanitaires efficaces étaient prises. La politique a consisté à protéger leur richesse plutôt que notre santé. Ce n’est pas un hasard si les petits États comme l’Éthiopie, Taïwan ou la Corée du Sud, qui ne sont pas en haut de l’échelle impérialiste, ont été les plus efficaces pour faire face aux premiers signes d’infection. Cela a également aidé certains d’entre eux qui avaient déjà connu, ces dernières années, d’autres épidémies de grippe et de coronavirus. Ils avaient déjà compris que s’ils n’agissaient pas immédiatement sur le problème de santé (confinement), une action ultérieure (atténuation) serait encore plus dommageable pour l’économie.

Pour les deux plus grands rivaux de la planète, la Chine et les États-Unis, la pandémie est cependant devenue une guerre des mots. Trump a passé des semaines à l’appeler « le virus chinois », et son secrétaire d’État, Pompeo, le fait toujours. Les deux parties ont leurs propres théories conspirationnistes qui s’accusent mutuellement de fabriquer le virus dans un laboratoire avant de le libérer dans un monde sans méfiance, bien qu’il n’existe pas la moindre preuve scientifique de ces théories. Non pas que cela concerne l’une ou l’autre partie. Tout cela fait partie d’une bataille plus large qui a commencé en 2012.

De la mondialisation à la lutte pour le pouvoir dans le monde

Jusqu’alors, le Parti s’était largement tenu à la politique discrète de croissance énoncée par Deng Xiaoping. L’un de ses axiomes permanents après 1978 était le taoguang yanghui (nous devons dissimuler nos capacités et éviter les feux de la rampe). En 1990, il soutenait encore que la Chine devait être prudente dans les relations internationales :

« Nous ne craignons personne, mais nous ne devons pas non plus offenser qui que ce soit. Nous devons agir conformément aux cinq principes de la coexistence pacifique et ne jamais nous en écarter. »

Quelques années plus tôt, Paul Kennedy, dans son ouvrage Naissance et déclin des grandes puissances [traduit en français], avait noté que les dépenses de défense de la Chine avaient diminué pendant les 15 années précédant 1985 (à un moment où la tentative de maintenir la course aux armements avec les États-Unis entraînait l’effondrement de l’URSS). Il a cependant poursuivi en prédisant que cela ne durerait pas. Citant The Economist selon lequel : « pour les militaires [chinois] qui ont la patience de voir les réformes [économiques] être menées à bien, il y a un avantage... 10 à 15 ans plus tard. L’économie civile aura pris suffisamment de vitesse pour faire avancer le secteur militaire plus rapidement, a-t-il conclu, ce n’est qu’une question de temps ».

En fait, la prédiction de The Economist s’est avérée assez précise. Depuis 2000, le budget militaire officiel (en.wikipedia.org/wiki/Military_budget_of_China) de la Chine est monté en flèche. Depuis 2008, il a triplé. En outre, les dépenses réelles sont estimées être beaucoup plus élevées, car certaines dépenses sont cachées dans les budgets d’autres départements.

Cependant, au début, il n’y a pas eu de changement perceptible dans la politique visant à promouvoir le « soft power » et l’influence en Asie et en Afrique. Cela a commencé à changer lorsque l’administration Obama a annoncé en novembre 2011 que le retrait des troupes d’Afghanistan permettrait aux États-Unis de « pivoter vers l’Asie », ce qui a été confirmé dans le budget militaire américain de janvier 2012. Plus tard dans l’année, Xi Jinping est arrivé au pouvoir en Chine en utilisant le slogan de plus en plus répété de la « grande renaissance de la nation chinoise ».

Au cours des années suivantes, sa répression de la corruption et de la dissidence l’a aidé à consolider son pouvoir en éliminant ses rivaux. En 2013, il est également devenu président de la Chine, tandis qu’en 2017, il est devenu le dirigeant chinois le plus puissant depuis Mao Zedong en supprimant toute limite à son mandat. Lors de son 19e congrès l’année dernière, le Parti communiste chinois (PCC) a même inscrit son nom dans la constitution du parti. L’inscription de la « pensée de Xi Jinping », basée sur les « aspirations originelles » ou chuxin de Mao, dans ce document signifie que toute contestation du président est désormais une menace pour le pouvoir du PCC.

Lors de ce même Congrès, Xi a défini deux grands objectifs : de 2020 à 2035, la Chine deviendra une économie et une société « pleinement modernes » ; puis, dans les 15 années suivantes, jusqu’en 2050, la Chine réalisera sa quête de richesse et de puissance nationales en acquérant le statut de grande puissance. Tout cela signifie en réalité que la Chine a ouvertement déclaré qu’elle lançait un défi direct aux États-Unis.

Bien avant l’arrivée de Trump sur la scène, les relations se détérioraient. En 2015, Xi Jinping a assuré à Obama que la Chine ne militariserait pas les îles artificielles qu’elle construisait dans la mer de Chine méridionale. Un an plus tard, des photos satellites de l’île de Subi montraient une piste d’atterrissage gardée par des systèmes anti-aériens et d’autres armes. En plus de ce mensonge, la tolérance de l’espionnage industriel chinois ou des demandes de transfert de technologie, qui étaient auparavant considérées comme un coût d’investissement en Chine, est maintenant devenue un facteur beaucoup plus négatif pour les patrons américains. Trump a ainsi pu dépeindre l’ensemble du scénario de mondialisation comme un scénario où la Chine infidèle avait « volé les emplois américains ».

Obama et Hilary Clinton avaient également promu le partenariat transpacifique (TPP) avec 10 autres pays comme un contrepoids direct à l’influence chinoise en Asie de l’Est et au-delà. Le premier acte de Trump a cependant été de retirer les États-Unis du TPP (pour la seule raison qu’il s’agissait d’une politique d’Obama), offrant ainsi aux Chinois la direction de la coopération internationale dans la région. La Chine avait déjà persuadé de nombreux alliés des États-Unis (dont la Grande-Bretagne) de signer pour sa Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures et, en 2017, elle a officiellement lancé, en grande pompe, son initiative « Belt and Road » [la nouvelle route de la soie] qui menace de transformer l’Eurasie en dominion économique de la Chine.

L’« America First » de Trump rend cela encore plus réalisable. Sous Obama, les États-Unis jouaient sur leur force traditionnelle de leader du « monde libre » qui, à long terme, pourrait mobiliser des alliés contre une Chine relativement isolée. Trump, cependant, s’est mis à réprimander les partenaires de l’Otan pour ne pas avoir payé leur contribution, et a menacé de déclencher une guerre commerciale avec l’Europe, semblable à celle qu’il a lancée contre la Chine. Cela a beaucoup contribué à miner l’influence des États-Unis et certains États européens ont même ouvertement cherché à resserrer leurs relations avec la Chine ces dernières années. La guerre commerciale que Trump a lancée n’a même pas atteint son objectif. Non seulement la Chine a réduit ses investissements aux États-Unis de 45 milliards de dollars en 2016 à seulement 5 milliards de dollars en 2019 avec tout l’impact que cela a sur l’emploi, mais l’industrie manufacturière américaine en janvier 2020 était tombée dans son pire marasme depuis une décennie. Le fait que chaque déclaration de Trump aggrave la panique financière et qu’il y ait une fuite vers le dollar n’arrange rien, ce qui ne fait que rendre les exportations américaines plus difficiles à vendre à l’étranger. Avec l’entrée en scène du Covid-19, la guerre commerciale de 20 mois a été suspendue en janvier.

Mais l’hostilité n’a fait que s’intensifier.

La Chine de Xi

Le pouvoir de Xi en Chine s’est accompagné d’une extension du pouvoir de l’État et du PCC. La surveillance accrue des citoyens, la création d’une nouvelle Grande Muraille autour d’Internet pour contrôler son trafic et le goulag massif qu’est le Xinjiang pour réprimer les protestations ouïgoures sont des faits bien connus de la vie en Chine. Ils ont été portés à l’attention du monde entier lorsque le régime a tenté de faire accepter par la force une nouvelle loi d’extradition à ses dirigeants fantoches de Hong Kong.

La tentative d’introduction de cette loi l’année dernière a donné lieu à des protestations massives (impliquant au départ près d’un quart de la population du territoire). Ces protestations ne sont pas sorties d’un ciel bleu clair. Le « mouvement des parapluies » de 2014 avait occupé des parties de la ville pendant 77 jours en 2014, en opposition à la première ingérence dans les procédures électorales de Hong Kong. Celle-ci avait échoué, mais en 2015, cinq libraires de Hong Kong ont « disparu » pendant quelques semaines. Leur crime consistait à vendre des livres interdits en République populaire de Chine et contenant des détails sur la vie privée de membres importants du PCC comme Mao et Xi. C’était une violation de l’autonomie limitée de Hong Kong et des milliers de personnes ont manifesté contre la détention des libraires en 2016. Ces manifestations étaient précurseurs des manifestations massives de l’année dernière contre la formalisation de ces extraditions. Il est certain que ces manifestations ont également suscité les griefs sociaux de nombreux jeunes de Hong Kong. Au cours de ces manifestations, des graffitis sont apparus, assimilant « Chinazi » à « AmeriKKKa », mais en fin de compte, il s’agissait de préserver, voire de restaurer ce qui restait du statut spécial de Hong Kong selon l’idée « un pays, deux systèmes ». Le chef de l’exécutif Carrie Lam a été contraint d’annuler la loi d’extradition, mais les protestations ont continué autour de 5 revendications démocratiques et du drapeau américain avant de s’essouffler avec la pandémie de coronavirus. Mais la demande d’indépendance de Hong Kong a pris de plus en plus d’importance à mesure que la lutte se poursuivait.

Pour le PCC, Hong Kong pose un problème particulier. Les deux tiers des investissements étrangers en Chine passent par son secteur bancaire. Les tentatives visant à le remplacer par Shanghai et même Macao, n’ont eu qu’un succès limité. Cependant, malgré toutes les protestations et la violence de 2019, les investissements via Hong Kong ont continué à augmenter. Cela semble avoir enhardi le régime à aller plus loin et à utiliser une faille dans la loi fondamentale de Hong Kong pour imposer une nouvelle loi de sécurité sur le territoire le 28 mai. Cette loi interdira toute incitation à l’indépendance et pourra être utilisée contre presque toute forme de dissidence. Elle a placé Hong Kong et la question de la démocratie en première ligne des relations impérialistes entre les États-Unis et la Chine. Les États-Unis n’ont pas tardé à utiliser la « carte de la démocratie » pour reprendre une partie de l’initiative qu’ils avaient perdue récemment et reconstituer une « alliance occidentale ». Ils se sont maintenant ouvertement rangés du côté des manifestations de l’année dernière à Hong Kong « pour la défense de l’État de droit ». Elle a trouvé en cela un soutien bienvenu dans la déclaration des législateurs de 23 pays condamnant la Chine pour avoir saboté l’accord de retrait initial du Royaume-Uni. Plus concrètement, le gouvernement britannique a maintenant offert l’entrée sans visa pendant 12 mois aux détenteurs de passeports nationaux (d’outre-mer) britanniques. Cela porte à 2,8 millions le nombre de demandes de citoyenneté à Hong Kong. Les États-Unis ont maintenant menacé de mettre fin aux relations commerciales spéciales de Hong Kong avec les États-Unis, bien que l’on ne sache pas clairement qui sera le plus touché – la Chine ou Hong Kong. La Chine n’a pas tardé à riposter dans cette guerre de propagande en faisant référence à la tourmente actuelle sur le racisme de la police américaine en répétant « Je ne peux pas respirer ».

Mais ce n’est pas la seule question qui a remué la marmite impérialiste. La guerre de propagande sur les origines du virus Covid-19 a une fois de plus impliqué le commerce. L’Australie, avec le soutien de 61 autres États, a été le fer de lance d’une enquête sur les origines de la pandémie. Mais elle a conduit les Chinois à montrer que ce n’est pas seulement Trump qui peut utiliser la puissance économique à des fins politiques. La Chine a déjà cessé d’importer de l’orge et des produits à base de viande d’Australie et l’industrie minière, qui soutient le gouvernement Morrison, s’inquiète déjà de ses exportations.

Taïwan et les missiles

Mais tout cela est bien peu en comparaison de ce qui se passe dans la mer de Chine méridionale. Depuis un mois, l’Armée populaire de libération de la Chine (APL) mène un exercice de tir réel impliquant un groupe de combat de navires basés autour de son porte-avions, le Liaoning. Pendant ce temps, les États-Unis ont délibérément envoyé à sept reprises leurs navires de guerre au nom de la « liberté de navigation » dans les mers au large de la Chine. La dernière en date, le 4 juin, a coïncidé avec l’anniversaire du massacre de la place Tiananmen en 1989. Le destroyer de missiles guidés de la classe Arleigh Burke, le USS Barry, a non seulement effectué une opération pour la « liberté de navigation » dans la mer de Chine méridionale, mais a même lancé un missile lors de son propre exercice de tir réel. Selon le journal de propagande chinois The Global Times, il a ensuite été chassé par des navires de l’APL, mais il semble plus probable qu’il soit passé malgré la provocation.

Le Barry a peut-être répondu à un autre conflit – le statut de Taïwan. Plus tôt dans la journée, l’APL a publié des images d’un assaut amphibie de chars sur une plage de la côte chinoise en face de Taïwan. Elle a également suivi la prestation de serment pour son second mandat de Tsai Ing-Wen, du Parti progressiste démocratique pro-indépendance, en tant que présidente de Taïwan, le 20 mai. Ces manœuvres font suite aux menaces du général Li Zuocheng de l’APL, qui a déclaré que si les négociations avec Taïwan sur la réunification échouaient, l’ALP « écraserait résolument  » le mouvement indépendantiste. Il a poursuivi en soulignant le récent durcissement de l’attitude de la Chine.

« La Chine d’aujourd’hui n’est plus la frêle Chine d’autrefois... Nous ne promettons pas d’abandonner l’usage de la force et nous nous réservons la possibilité de prendre toutes les mesures nécessaires pour stabiliser et contrôler la situation dans le détroit de Taïwan ».

Une partie de cette nouvelle confiance vient du fait que la Chine, n’étant pas signataire du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), a été en mesure de construire ses missiles à portée intermédiaire au cours des dernières années. Le traité interdit le développement de tout missile (nucléaire ou conventionnel) d’une portée comprise entre 500 et 5 500 kilomètres. Les États-Unis se sont retirés du traité en août dernier, en invoquant comme raison le développement d’un nouveau missile russe. Toutefois, cette décision leur permet également de combler le « deséquilibre des missiles » [missile gap] qu’ils perçoivent avec l’APL dont on estime qu’elle disposerait de plus de 2 200 missiles, la plupart ayant une portée supérieure à celle des États-Unis. Cette année, elle a achevé la construction de 80 nouveaux navires pour compléter sa flotte (soit l’équivalent de la flotte britannique dans son ensemble).

La capacité satellitaire de la Chine vient appuyer cette affirmation. Selon la publication Defense News [3], cela lui donne un système sophistiqué pour cibler ses armes.

Certains des satellites chinois comprennent plusieurs charges utiles qui sont presque certainement destinées à des fins militaires, tels que des capteurs électro-optiques, des radars à ouverture synthétique et des technologies de renseignement électronique. Le pays utilise également une constellation de satellites du système de surveillance navale des océans qui assurent une couverture permanente des eaux entourant la Chine. Ces capacités peuvent également soutenir le ciblage des missiles balistiques antinavires chinois et, si elles sont suffisamment nombreuses et intégrées, elles pourraient fournir des données de triangulation des cibles en temps réel afin de dresser un tableau solide de la localisation d’une cible pour générer, en fin de compte, une approche de ciblage.

C’est le début d’une nouvelle course aux armements qui prélude à une véritable escalade de la rivalité entre la Chine et les États-Unis. Au niveau mondial, comme nous l’avons souligné à maintes reprises, les États-Unis ne sont pas confrontés à un véritable défi militaire pour leur puissance. Toutefois, la puissance militaire brute n’est pas tout, comme l’Irak et l’Afghanistan l’ont si clairement démontré. En outre, en termes régionaux, la Chine, du moins sur le papier, a la puissance de feu nécessaire pour défendre sa propre arrière-cour. Son missile DF-17 serait capable de pénétrer n’importe quel bouclier antimissile que les États-Unis souhaiteraient déployer. Cela constitue en soi un changement dans l’équilibre de la terreur dans la région. Depuis des décennies, les États-Unis disposent de quelque 400 bases militaires dans le Pacifique, qui entourent plus ou moins la Chine. Aujourd’hui, ils commencent à envisager d’intensifier leur stratégie. N’étant plus contraints par le traité FNI, ils prévoient d’équiper leurs marines de missiles de croisière Tomahawk et de développer de nouveaux missiles pour rétablir leur domination dans le Pacifique occidental.

La lutte pour le contrôle des mers autour de la Chine est bel et bien engagée et les îles artificielles que la Chine a construites pour affirmer sa souveraineté sur de plus grandes parties de la mer de Chine méridionale pourraient devenir le prochain théâtre de guerre. Les Chinois peuvent affirmer que tout ce qu’ils font, c’est renforcer leur défense. Ils n’ont (jusqu’à présent) aucun programme de missiles visant le continent américain, bien qu’il en soit maintenant question. Le rapport de Reuters souligne cependant la menace que la Chine ressent du fait de la présence militaire américaine dans la région.

Dans une déclaration à Reuters sur les derniers mouvements des États-Unis, Pékin a exhorté Washington à « être prudent en paroles et en actes », à « arrêter de déplacer des pièces d’échecs dans la région » et à « arrêter de montrer ses muscles militaires autour de la Chine ».

Un autre facteur sous-jacent important est la prise de conscience par la Chine et les États-Unis qu’ils doivent tous deux intensifier leur production de semi-conducteurs. La Chine tente depuis un certain temps de stimuler la production sans succès notable et les États-Unis ne produisent que 12 % des puces du monde. Taïwan et la Corée du Sud fournissent toutes deux d’énormes quantités et se trouvent donc en pleine « guerre froide technologique ». TSMC, la société de fonderie taïwanaise qui fabrique les puces selon d’autres conceptions, a récemment été attirée aux États-Unis pour construire une petite usine en Arizona. L’un des plus gros clients de TSMC est Huawei et l’on pense que cela leur donne une certaine compensation pour avoir coupé au moins une partie des fournitures à Huawei. C’est un domaine à surveiller.

Et si la concurrence technologique fait monter les enchères en Asie de l’Est, la rivalité ne se limite pas au littoral chinois. Elle est mondiale. Alors que la Chine tente de courtiser les membres mécontents de l’UE, comme l’Italie et la Grèce à ses côtés, Pompeo se précipite en Israël pour s’assurer qu’une entreprise chinoise ne remporte pas un contrat important qui est ensuite mis en adjudication. Le gouvernement de coalition israélien n’a pas déçu son trésorier.

Barbarie ou socialisme

Nous entrons dans un nouveau territoire. Nous ne pouvons pas encore connaître l’issue de la récession actuelle provoquée par la pandémie de coronavirus. Ce que nous savons, c’est qu’à travers le monde, les États continueront à absorber des dettes afin de maintenir l’ensemble de la structure capitaliste. Ce qui semble certain, c’est qu’une nouvelle centralisation et consolidation du capital aura lieu. Cela coûtera des emplois et permettra ainsi au système d’intensifier ses attaques contre la classe ouvrière en termes d’exploitation et d’insécurité de l’emploi. Et cela ne suffira toujours pas pour relancer la rentabilité. Cette crise peut conduire à la dépréciation de nombreuses valeurs capitalistes, mais elle ne conduira pas à la « destruction créative » décrite par l’économiste autrichien Schumpeter (dans son compliment ambigu à l’analyse de Marx selon laquelle les crises économiques périodiques étaient absolument essentielles à l’accumulation du capital). À l’époque de Marx, ces crises et les cycles d’accumulation qui s’ensuivaient étaient relativement courts, mais dans le monde d’après 1914, la quantité de capital en jeu est si massive que rien de moins que le cataclysme d’une guerre peut détruire suffisamment de capital pour permettre à un nouveau cycle d’accumulation de commencer.

Nous sommes à la fin d’un tel cycle depuis la fin du boom de l’après-guerre dans les années 1970. Et bien que de nombreux commentateurs se grattent aujourd’hui la tête sur la façon dont Trump sape l’ordre mondial en se retirant de tel ou tel traité ou de telle ou telle institution (aujourd’hui l’Organisation mondiale de la santé), les États-Unis sapent en fait depuis 1971 l’ordre mondial qu’ils ont mis en place à Bretton Woods en 1945. L’un des héros de Trump, Nixon, a tout simplement abandonné l’accord selon lequel le dollar était rattaché à l’or, et a inauguré une nouvelle situation qui signifie que les États-Unis n’ont pas à couvrir leurs dollars avec l’or de Fort Knox, mais peuvent les imprimer pour un monde qui se sent obligé de les prendre. Adam Tooze, l’actuel doyen des commentateurs capitalistes, explique comment nous en sommes arrivés là.

« Si notre propre monde a un lieu de naissance historique, ce n’est pas en 1945 mais au début des années 1970 avec l’avènement de la monnaie fiduciaire et des taux de change flottants. La vérité désagréable est que notre monde est né non pas d’une sage convention collective mais du chaos, déclenché par le refus unilatéral de l’Amérique de garantir plus longtemps l’ordre monétaire mondial [4]. »

Pendant près d’un demi-siècle, les États-Unis ont accumulé toutes sortes de déficits en toute impunité et aucune puissance n’a été en mesure de les contester. Aujourd’hui, une nouvelle Chine plus agressive le fait de plus en plus et cette crise du coronavirus a fait monter les enchères. Nombreux sont ceux qui affirment que la crise va conduire à un monde différent, à un capitalisme plus solidaire et plus vert. Tooze, bien qu’il n’ait pas d’analyse matérialiste marxiste, les détrompe :

« La crise est profonde. Il n’est pas surprenant qu’il y ait des appels à une nouvelle conception institutionnelle. Mais nous devons faire attention à ce que nous souhaitons. Si l’on en croit l’histoire, ce nouvel ordre n’émergera pas d’un acte éclairé de leadership collectif. Les idées et le leadership sont importants. Mais penser qu’ils ont trouvé par eux-mêmes l’ordre international, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Ce qui résoudra la tension actuelle, c’est un coup de force d’un nouvel acteur déterminé à faire son chemin. Et la question centrale du moment actuel est de savoir si l’Occident est prêt pour cela. Si ce n’est pas le cas, nous devrions nous accommoder du nouveau désordre. » (ibid.).

Pas de prix pour déterminer qui pourrait être le « nouvel acteur ». Nous nous approchons d’un carrefour historique et il semble que ces derniers mois, le rythme soit de plus en plus rapide. Si la classe ouvrière n’est pas incitée à entreprendre rapidement de nouvelles actions collectives dans le monde entier, alors, comme nous l’avons écrit en mars « … la solution des solutions serait une ’belle’ guerre qui détruit tout pour reconstruire, donnant au système capitaliste l’espace économique pour un nouveau cycle d’accumulation » (TCI, op.cit.).

Ce ne sera pas une guerre régionale comme celles qui ont lieu en Syrie, en Afghanistan, au Yémen, en Libye ou au Sahel, mais une guerre d’envergure mondiale qui entraînera progressivement la destruction d’une grande partie de la planète. Elle serait « une guerre qui détruirait à peu près tout pour reconstruire, fournissant au système capitaliste une nouvelle marge économique pour un nouveau cycle d’accumulation » [5].

Les conséquences sont trop horribles pour être envisagées, mais c’est leur barbarie rampante ou notre potentiel à créer le socialisme qui reste le choix historique. Pour notre part, nous continuerons à faire valoir au sein de la classe ouvrière du monde entier que la seule guerre qui vaille la peine d’être menée est la guerre des classes pour faire tomber ce système infernal une fois pour toutes.

Jock (CWO-TCI), 14 juin 2020 (traduit par le GIGC)

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