Révolution ou Guerre n°16

(Semestriel - septembre 2020)

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Quelques commentaires de discussion et de réflexion sur le texte de la TCI

Nous l’avons dit en préambule, l’article des camarades de la TCI réaffirme clairement l’alternative historique révolution ou guerre et c’est là, pour nous, le point essentiel qui distingue les groupes de la Gauche communiste qui restent fidèles aux leçons de celle-ci et, plus largement, au marxisme. Parmi les différents apports et points d’intérêt et de discussion, nous voulions relever et revenir sur la thèse selon laquelle dans « la perspective d’un conflit impérialiste généralisé », c’est-à-dire si le prolétariat ne réussissait pas à s’y opposer, « la rivalité actuelle entre les États-Unis et la Chine sera l’axe autour duquel tout conflit se déroulera ». Il s’agit là d’une question d’autant plus importante qu’elle rompt avec les schémas passés des configurations impérialistes classiques, historiques, qui avaient prévalu dans l’histoire du capitalisme et des précédentes guerres mondiales. Un tel cas de figure, un bloc impérialiste américain opposé à un bloc chinois, verrait pour la première fois de l’histoire aucun pays du centre historique européen du capitalisme, et donc du prolétariat, jouer le rôle de tête, de leader, impérialiste d’un bloc militaire. Cela mérite que nous nous y arrêtions pour quelques commentaires et réflexions, ne serait-ce que parce qu’un tel cas de figure fixerait partiellement et relativement de nouvelles conditions, voire potentialités, de réponse du prolétariat international à la marche à la guerre généralisée et à son éclatement. Et exigerait des communistes de prendre en compte cette nouvelle configuration impérialiste pour leur compréhension du cours des événements tout comme la définition de leurs orientations générales et particulières de leur intervention militante dans les inévitables confrontations de classe.

La dernière décennie a effectivement vu une montée en puissance de la Chine sur la scène mondiale non seulement comme puissance industrielle et commerciale ; et aussi comme puissance impérialiste et militaire. L’article vient fournir tout une série de faits qui viennent étayer et vérifier la réalité d’une Chine puissance impérialiste mondiale et principale, sinon unique, rivale sérieuse des États-Unis à terme au plan militaire. Il semble qu’il n’y ait que la Chine qui puisse réellement répondre aux diktats et à l’unilatéralisme économique, commerciale et politique de l’Amérique et pouvoir impressionner, voire faire reculer, Trump à l’occasion. Aucune autre puissance capitaliste historique, aucune puissance européenne occidentale, ni la Russie, apparaît capable de disputer a minima la domination américaine. Par exemple, la première puissance industrielle et économique européenne, l’Allemagne semble, au contraire, impuissante, voire paniquée, devant le prévisible Trump et toute disposée à céder à tout ultimatum américain qui viserait ses exportations industrielles, d’automobiles par exemple, vers les États-Unis.

Pour notre part, nos Thèses sur la situation internationale rédigées en 2013 (Révolution ou Guerre #1), rejetaient la possibilité d’une Chine pouvant aspirer à devenir la tête du bloc impérialiste opposé au bloc américain qui, selon toute vraisemblance, rassemblera les principales autres puissances anglo-saxonnes dans le cas d’une 3e Guerre mondiale. Elles le font déjà dans les conflits et rivalités locales. Ce fut là la signification profonde du Brexit par exemple. Nos thèses maintenaient la perspective d’une polarisation impérialiste croissante, et menant aux blocs constitués et nécessaires à la guerre, entre les USA et une Europe continentale regroupée autour de l’Allemagne. En 2003, la guerre en Irak lancée par Bush avait vu une fracture se creuser entre les USA et la Grande Bretagne d’une part et l’Europe continentale, Allemagne-France auxquelles s’étaient joint la Russie et la Chine d’autre part. La polarisation était nette et claire et le reste du monde avait dû se positionner derrière l’un ou l’autre camp. Aujourd’hui, la situation est renversée et les tensions impérialistes surgies de la crise du Covid-19 voient une Europe prise en étau entre l’Amérique et la Chine, incapable d’afficher une politique impérialiste réellement autonome et surtout en capacité de polariser et d’entraîner derrière elle comme en 2003.

Notre thèse de 2013, déjà discutable à l’époque bien sûr, semble aujourd’hui et apparemment peu crédible face à l’émergence de la Chine d’une part et face aux difficultés, hésitations, divisions, contradictions, peurs même, que les principales bourgeoisies européennes continentales semblent éprouver pour afficher et développer des politiques impérialistes a minima unies et autonomes. De plus, aucun pays, pas même la France disposant pourtant de l’arme nucléaire, ne dispose d’une défense militaire en capacité de prétendre rivaliser ne serait-ce que quelques jours ou heures face au feu nucléaire américain. Et les réticences de nombreux pays européens à s’engager dans une défense européenne propre, y compris dans le cadre de l’Otan que le président français Macron avait déclaré « être en état de mort cérébrale » avant la crise du Covid-19, ne plaident pas en faveur de l’émergence d’une puissance militaire commune minimale à court ou moyen terme. Loin s’en faut. Sans doute est-ce là un enjeu pour les principales bourgeoisies européennes, allemande et française au premier chef, que la rupture historique provoquée par l’éclatement de la crise et les exigences impérialistes nouvelles qu’elle impose, va forcer à confronter sérieusement si elles veulent se maintenir comme puissances impérialistes de premier plan dans les affrontements qui viennent. Comme l’article des camarades de la TCI le relève, même la Chine, pourtant beaucoup plus puissante aujourd’hui, n’est pas capable de rivaliser directement et frontalement avec les États-Unis sur le plan militaire. De ce point de vue, elle reste encore une puissance militaire régionale et non mondiale malgré le développement à vitesse accrue d’une puissante marine de guerre. Le seul pouvoir impérialiste qui pourrait éventuellement représenter une menace militaire reste encore la Russie de Poutine qui a hérité de l’armement nucléaire de l’ex-URSS. Les rapprochements de politiques économiques et impérialistes entre Merkel et Macron, le plan de relance pour lequel ils militent dans l’Union européenne, face à la crise peuvent initier une affirmation impérialiste « européenne » plus ferme, mais le chemin qui ménerait à l’établissement d’une Europe de la défense, ou plus précisément d’une alliance militaire entre l’Allemagne, la France et d’autres puissances européennes, en capacité de rivaliser a minima est encore long, y compris dans le cas d’un rapprochement et d’une alliance avec la Russie, voire la Chine. L’affirmation de nos thèses de 2013 semble donc être démentie. Du moins à première vue. Pour autant, la question reste ouverte selon nous, y compris au sein du GIGC lui-même. Nous invitons et encourageons tous les groupes de la Gauche communiste et tous les sympathisants et lecteurs à réfléchir à cette question, à développer leurs arguments, commenter les positions différentes, et y inclus à critiquer notre position contenue dans nos Thèses sur la situation internationale de 2013 sur ce point.

Le lecteur peut s’interroger sur l’importance d’une telle discussion. Rassurons-le, elle est d’ordre secondaire et ne remet pas en cause l’homogénéité politique de notre groupe, ni l’unité de vue qui devrait prévaloir parmi les forces fidèles aux enseignements et positions traditionnelles de la Gauche communiste quant à l’alternative historique révolution ou guerre. Il peut aussi s’interroger sur son intérêt d’un point de vue militant, du point de vue des combats et luttes du prolétariat. Il tient selon nous au fait que la compréhension des conditions mêmes, et l’anticipation si possible, du développement des rivalités impérialistes non seulement peut permettre aux avant-gardes politiques du prolétariat de garder la boussole dans la tourmente des événements, ici des rivalités et conflits impérialistes, mais aussi d’appréhender au mieux la dynamique même du rapport de force entre les classes. En effet, le prolétariat n’est pas confronté uniquement à une guerre de classe menée par la bourgeoisie pour lui faire payer la crise du capitalisme mais aussi pour lui faire payer et se sacrifier encore plus pour les politiques impérialistes et militaires, pour la préparation à la guerre généralisée. La question de la guerre impérialiste, tout comme la crise, est facteur de lutte et de conscience prolétariennes. Concrètement, et sans spéculation abstraite, les prolétariats européens, américains et chinois, pour nous limiter qu’à ceux-ci ici, n’ont pas la même expérience historique, ni les mêmes capacités politiques, face à la guerre et à la lutte des classes. Le « succès » ou l’état d’avancement de l’affirmation impérialiste de tel ou tel capital national et la mise en place de politiques étatiques économiques, sociales et politiques, servant cet objectif et au caractère fondamentalement et brutalement anti-prolétarienne, n’exprimeront pas exactement le même rapport de forces international et historique entre les classes selon les pays où ils auront lieu. La situation d’une Chine jouant aujourd’hui le rôle de l’Allemagne des années 1930 au plan impérialiste, aurait-il la même signification du point de vue de la lutte des classes internationale que la défaite du prolétariat allemand d’alors ? Nous ne le pensons pas.

De ce point de vue, l’article de la TCI ne fait qu’affirmer, à raison, mais insuffisamment selon nous, la responsabilité historique du prolétariat sans en définir les termes et conditions concrets. La crise qui éclate et qui exacerbe les contradictions capitalistes et les rivalités impérialistes contraint la bourgeoisie mondiale, dans tous les pays, à redoubler ses attaques massives contre le prolétariat à un point que nos générations n’ont jamais connu. Le capital international se lance dans des confrontations massives, économiques et politiques, contre le prolétariat international. La question n’est donc pas : va-t-il y avoir des confrontations de classe, des luttes et des grèves ? Elles auront inévitablement lieu et, sans doute, de manière simultanée à l’échelle mondiale. La véritable question est : le prolétariat réussira-t-il à résister à l’offensive bourgeoise, à éviter les pièges politiques et idéologiques et les voies de garage et de défaite pour affirmer sa propre perspective et sa propre autonomie de classe. C’est d’ores et déjà la question qui lui est posée, particulièrement aux États-Unis mais pas uniquement, avec les manifestations antiracistes et démocratiques dans lesquels les forces de gauche et gauchistes, du Parti démocrate aux gauchistes et anarchistes à la phrase radicale anarchiste en passant par le Black Lives Matter, largement relayés par les médias américains et internationaux, essaient déjà de l’entraîner suite au meurtre de G. Floyd par la police de Minneapolis. La capacité de la bourgeoisie américaine et internationale à retourner l’indignation et la révolte légitime devant les violences de sa propre police et à les transformer en une défense et un appui à l’État et la mystification démocratiques, tout en y entraînant nombre de jeunes révoltés, en dit long sur les risques que toute concession ou conciliation à ces thèmes démocratiques bourgeois comportent pour le prolétariat aussi radical puisse être le langage utilisé. De manière immédiate, elle a permis pour l’heure de dévier l’attention des prolétaires du chômage qui explose et des conditions d’exploitation, de travail pour ceux qui en ont toujours un, qui empirent ; et du combat contre l’exploitation capitaliste au temps du coronavirus et de la crise. Sans être le seul, le degré d’adhésion ou de rejet du prolétariat américain en particulier, et de manière plus général du prolétariat international, à ces campagnes sur le terrain démocratique et étatique sera aussi un élément pour pouvoir apprécier la dynamique capitaliste vers la guerre généralisée et des conditions de la polarisation impérialiste. Voilà pourquoi réfléchir et essayer de déterminer aujourd’hui comment la polarisation impérialiste tend à se développer, en se gardant de tout schématisme bien sûr, est de la responsabilité du parti en devenir s’il veut devenir réellement le parti de l’avant-garde prolétarienne, celui appelé à diriger les combats de la classe révolutionnaire.

RL, juillet 2020

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