Révolution ou Guerre n°16

(Semestriel - septembre 2020)

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Débat sur la période de transition : sur les mesures de capitalisme d’État adoptées par le parti bolchévique en Russie

Nous publions ici une réponse du camarade Fredo Corvo suite à notre présentation dans le numéro 13 de cette revue, en octobre 2019, de son introduction sur les Principes fondamentaux de la production et distribution communistes du GIC « hollandais » des années 1930. Depuis, une nouvelle traduction anglaise de ce texte a été publiée sous forme de livre et est donc disponible sur internet. L’exposition franche et directe de la divergence ne peut qu’aider les jeunes générations à se réapproprier les leçons et les débats de la Gauche communiste à propos de la période de transition entre capitalisme et communisme.

Capitalisme d’État : erreur historique ou moyen pour la dictature prolétarienne ? Première réponse au GIGC sur les « Principes fondamentaux » du GIC

Reprint et nouvelle traduction des Principes fondamentaux de la production et distribution communistes.

Chers camarades du Groupe international de la Gauche communiste,

Je vous remercie d’avoir publié la plus grande partie de mon article dans Révolution ou guerre #13 (octobre 2019), Le GIC et l’économie de la période de transition, une introduction en anglais mais aussi en espagnol et français [1]. Dans vos notes introductives, vous reconnaissez la discussion sur l’État de la période de transition entre la Gauche communiste hollandaise et italienne et vous excluez de tout débat sérieux, comme je l’ai fait moi-même, les « communisateurs ». En même temps, ces notes expriment certaines de vos positions qui ne peuvent rester sans réponse.

Vous excluez « du champ communiste toute mesure de capitalisme d’État » pour la période présente. Mais, dans la même phrase, vous écrivez que « de telles mesures capitalistes ont pu être des nécessités pour la dictature de classe en Russie ». Je n’ai aucune intention de refaire l’histoire et je ne peux qu’être d’accord sur le fait que Lénine et la majorité du parti bolchévique pensaient que les mesures de capitalisme d’État étaient nécessaires. Mais l’étaient-elles ? Pour le devenir d’un futur communiste, il est important de savoir avec certitude, sans « peut-être », si les mesures de capitalisme d’État étaient une possibilité. Une possibilité que vous ne laissez même pas ouverte dans vos notes d’introduction tout comme dans votre tract récent sur les manifestations « sauver la planète » [2]. Pour savoir avec certitude, nous avons l’expérience en Russie qui montre que la « dictature de classe » que vous présentez à juste titre comme la question principale, était absente dans les années 1920. L’élimination du contrôle des usines par les ouvriers, en accord total avec la position communiste d’État de Lénine en 1917, avait déjà préparé la contre-révolution en remplaçant la dictature du prolétariat (par le biais des conseils, organisation des masses) par celle du parti (une minorité).

Bien sûr, c’est une leçon qui ne pouvait être tirée qu’après que le changement contre-révolutionnaire du pouvoir ait eu lieu. Mais cette leçon est toujours aujourd’hui rejetée par beaucoup en jouant sur les mots « économique » et « politique », comme vous le faîtes vous-mêmes souvent. Les « bordiguistes » en particulier défendent la substitution du pouvoir des masses prolétariennes par le parti comme un moyen de « tenir » jusqu’à ce que la révolution mondiale ait lieu et sauve le « bastion prolétarien ». La question n’est pas si Lénine, en contradiction avec son État et la révolution, savait dans les années 1920 que le capitalisme d’État n’était pas socialiste mais plutôt si c’était, comme vous le défendez, « un moyen de combattre la petite production » ou un moyen pour maintenir… le parti au pouvoir comme Lénine le déclara ouvertement.

Au lieu de comprendre les rapports de classe, vous insistez sur des idées d’alors : « les camarades peuvent être en désaccord avec les mesures prises par le bolchéviques, il faudra alors se positionner par rapport aux débats de cette époque. Est-ce que les populistes, les socialistes-révolutionnaires ou encore les menchéviques avançaient des positions plus appropriées, plus révolutionnaires ? De notre côté, nous nous revendiquons pleinement des positions des bolchéviques » (RG).

Ce n’est pas le GIC ou moi-même qui voulons faire des « appréciations » sur Lénine ou les bolchévique, ou pour encore refaire l’histoire, c’est le jeu de RG qui défend certaines positions sur ces débats historiques. Si nous voulons apprendre quelque chose de ces débats, nous devons d’abord comprendre que le parti bolchévique de cette époque, comme un tout, n’était plus internationaliste prolétarien comme il l’avait été durant la Première Guerre mondiale, mais était devenu le parti dirigeant d’un État qui exerçait une dictature bourgeoise sur la classe ouvrière en Russie. Comme Lénine incrédule l’admit en 1921 :

« l’Etat n’a pas fonctionné comme nous l’entendions. Et comment a-t-il fonctionné ? La voiture n’obéit pas : un homme est bien assis au volant, qui semble la diriger, mais la voiture ne roule pas dans la direction voulue ; elle va où la pousse une autre force - force illégale, force illicite, force venant d’on ne sait où -, où la poussent les spéculateurs, ou peut-être les capitalistes privés, ou peut-être les uns et les autres, - mais la voiture ne roule pas tout à fait, et, bien souvent, pas du tout comme se l’imagine celui qui est au volant. (…) Qui donc dirige et qui est dirigé ? Je doute fort qu’on puisse dire que les communistes dirigent [la machine d’État]. A dire vrai ce ne sont pas eux qui dirigent. C’est eux qui sont dirigés » [3]

Le capitalisme d’État n’a pas été le résultat de l’isolement de la Russie mais la conséquence de faiblesses théoriques, de la faute cruciale d’avoir identifié le capitalisme d’État avec le socialisme, ou comme moyen sur la voie du socialisme ou de la révolution mondiale. Je pense que les hommes ne devraient pas être jugés sur la base de leurs idées mais sur leurs actions et leur position dans les rapports de production. La méthode contraire est idéaliste. Ce n’est que lorsque nous considérons les possibilités de regroupement et que nous devons tracer des lignes de classe, que nous devons reconnaître certaines faiblesses théoriques comme inévitables au sein du camp prolétarien. Mais jamais lorsque nous tirons des leçons de l’histoire. En défendant Lénine, Révolution ou Guerre risque d’oublier les leçons vitales que la Gauche communiste a tirées du capitalisme d’État, du substitutionnisme classe-parti-État, du besoin pour le futur parti international d’être guidé par l’avant-garde de régions toujours dominées par le capital, et non par celle d’une citadelle prolétarienne.

Vous pensez que la question de l’État dans la période de transition, de la dictature du prolétariat et ce qu’elle signifie pour diriger la production et la distribution, est toujours une « question ouverte » ; exactement comme le CCI. Pour autant que je sache, toutes les principales organisations qui se réfèrent à la Gauche communiste, à l’exception du presque défunt CCI, défendent les positions de Marx et Engels sur l’association libre et égale des producteurs et la reconnaissance que les conseils sont la forme organisationnelle finalement trouvée de la dictature du prolétariat. Que votre « groupe n’a pas les moyens aujourd’hui de se prononcer de manière tranchée » n’est pas une excuse. C’est une question de priorité que vous ignorez derrière une question soi-disant « politique ». Vous affirmez que la lecture de mon introduction renforce les positions de Bilan. Vous citez le GIC en suggérant que ce n’est pas très éloigné de la démocratie directe chère aux anarchistes et anarcho-syndicalistes. Vous pourriez tout aussi bien citer Lénine hors de contexte et l’accuser lui aussi d’anarchisme [pour qui la dictature du prolétariat est [4]] : « En même temps qu’un élargissement considérable de la démocratie, devenue pour la première fois démocratie pour les pauvres, démocratie pour le peuple [5]. »

Puis, vous fuyez la question, en restant silencieux sur le rapport entre la dictature et la démocratie, dans les phases supérieures du communisme dans lequel – le GIC est d’accord – la démocratie sera abolie avec l’abolition des classes et l’État : « une société sans classe sera capable de fonctionner harmonieusement sans le mécanisme démocratique. » Mais la question est différente : y aura-t-il démocratie au côté de la dictature après la révolution, comme Marx, Lénine et le GIC le défendent, et qu’en est-il du « gouvernement sur les gens » et le « gouvernement sur les choses » ? Le GIC est clair : « le gouvernement sur les gens » dépérira avec les classes, l’État, avec la dictature et la démocratie comme aspects complémentaires de l’État. Cependant, la démocratie comme forme de « gouvernement sur les choses » restera, selon le GIC. Certains bordiguistes, et quelques conseillistes, croient qu’après la révolution, il n’y a que dictature, violence et terreur, et aucune sorte de démocratie. Je pense que c’est une erreur, que c’est dangereux et en contradiction avec Marx, Engels et Lénine. Quelle est votre position ?

Il est compréhensible que vous ne puissiez développer vos positions dans une introduction d’une page à une autre introduction. J’espère que vous trouverez le temps de continuer cette discussion sur l’État de la période de transition sur la base de ce que le GIC a réellement dit. Comme en 1916, la révolution peut être plus proche que nous le croyons. Vous risquez de vous retrouver les mains vides face à une question vitale pour la révolution prolétarienne.

Fredo Corvo, 10 janvier 2020

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Notes:

[1. Sur la période de transition entre le capitalisme et le communisme dans RG#13 (http://igcl.org/Origine-et-signification-des). L’article complet est disponible en anglais sur le site du Free Retriever Digest, le numéro d’octobre-novembre 2019.

[2. Lutter pour sauver la planète exige la destruction de l’État capitaliste et l’exercice de la dictature du prolétariat (tract du GIGC, 20 septembre 2019, http://igcl.org/Lutter-pour-sauver-la-planete).

[3. Note de la rédaction : le camarade reprend la citation faite à l’époque par les GIC. Nous avons pris la version française de la citation de Lénine qui peut différer selon la traduction sur marxist.org. Il s’agit du rapport politique présenté au 11e congrès du PC russe, mars 1922, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1922/04/d11c/vil19220400-03c11.htmq

[4. Rajouté par la rédaction pour la lisibilité du texte.